10 ans plus tard, un interview avec Éléonore

Ecrit par miranda
22 novembre 2022 | En coulisses

Bonjour Éléonore ! Tout d’abord, félicitations pour les 10 ans de Deer&Doe. C’est un énorme accomplissement dont tu peux être fière. Pourrais-tu commencer par nous parler un peu de ta vie avant Deer&Doe, et de ce qui t’a poussé à créer ta propre entreprise ?

Je suis ingénieure informaticienne de formation. Avant de créer Deer&Doe, j’ai travaillé au développement de solutions de gestion pour des entreprises, puis dans une agence web parisienne – j’ai notamment participé à la réalisation de sites et de jeux promotionnels pour Nespresso et Ben&Jerry’s.

J’ai commencé à coudre pendant mes études d’ingénieur, pour décompresser après les cours. J’ai appris seule, à l’aide de tutoriels trouvés sur internet et de beaucoup d’essais et d’erreurs (ma première pièce cousue était un corset, autant dire que je n’avais pas peur du défi !). À l’époque, personne dans mon entourage ne partageait ma passion, c’est pourquoi j’ai d’abord fréquenté assidûment les forums de couture, puis créé peu après mon diplôme une plateforme francophone dédiée au sujet nommée Thread&Needles (dont j’ai transmis la gestion lorsque j’ai créé Deer&Doe, et qui aux dernières nouvelles existe toujours !).

Quelques années plus tard, alors que j’étais en pleine remise en question de mon choix de carrière professionnelle, un grave évènement familial a été le déclencheur qui m’a poussé à explorer ma passion de la couture et à en faire mon métier. Mon projet était de m’associer avec une modéliste de formation, mais celle-ci s’étant rétractée alors que le projet était déjà lancé, j’ai décidé, soutenue par mon amie Mag, de me former moi-même au modélisme. Aujourd’hui, je peux dire qu’il s’agit de la meilleure décision que j’aie prise, car j’adore mon métier, et c’est aussi la qualité de nos patronages qui a fait le succès de Deer&Doe !

Ça a dû être un sacré changement de passer du statut d’employée en informatique à celui d’entrepreneur dans un domaine créatif. Quelles sont les plus grosses surprises que tu as rencontrées au fil des années ? Aurais-tu un conseil que tu aurais aimé recevoir à tes débuts ?

Depuis la création de l’entreprise il y a dix ans, j’ai eu beaucoup de bonnes surprises : tout d’abord le succès immédiat de la marque dès son lancement, succès que j’étais loin d’avoir anticipé, puis l’arrivée de Camille et notre passage en société qui allait changer le cours de Deer&Doe pour le meilleur. Mais ma plus grande surprise de ces dix dernières années a été très mauvaise et me sert de leçon encore aujourd’hui. Mon conseil à moi-même serait donc : toujours se faire épauler par un avocat avant de signer un partenariat commercial !

Mis à part cette déconvenue, je pense que si c’était à refaire, je ne ferais pas différemment, car je suis fière du chemin que j’ai parcouru et de toutes les choses que j’ai eues l’occasion d’apprendre au cours de ces dix années d’exercice. Mes réussites, mais aussi mes échecs m’ont permis de maintenir la flamme de la passion que j’ai pour mon métier, et même si les coups de mou et les phases de burn-out sont inévitables quand on est entrepreneur depuis si longtemps, je n’en changerais pour rien au monde.

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Beaucoup de choses ont changé au cours du développement de Deer&Doe. Qu’en est-il de l’évolution de la communauté couture, qu’est-ce qui a changé selon toi ?

La communauté couture a, elle aussi, bien changé depuis la création de Deer&Doe. Lorsque j’ai lancé la marque, les seuls patrons que nous avions à disposition étaient les fameux Big 4 (Vogue, McCalls, Butterick et Simplicity) et Burda au style vieillot, et les patrons japonais (en japonais !) aux lignes modernes et séduisantes, mais peu adaptés au morphotype français. La couture était encore un loisir de niche, et Instagram n’avait pas encore surpassé les blogs. Tous ces éléments combinés créaient une atmosphère de découverte et d’expérimentation où chaque marque indépendante arrivait en pionnière dans son domaine, avec assez d’espace pour grandir à son rythme.

Aujourd’hui, ce loisir de niche a pris de l’essor grâce à Instagram, Tik Tok et aux émissions de popularisation sur le sujet, couplés à une volonté globale de développement durable. Une multitude de nouvelles marques ont vu le jour (rien qu’en France, le moteur de recherche Polaris recense 62 maisons de couture !), ce qui a rendu le marché non seulement plus compétitif, mais amène également à un sentiment de lassitude pour les client.e.s qui se retrouvent saturé.e.s de nouvelles sorties patrons. Dans ce contexte, les exigences concernant les marques sont montées en flèche et il faut être capable de se remettre perpétuellement en question pour passer d’une posture de réaction [aux critiques] à une posture d’innovation. Mais cette expansion de la communauté a aussi ouvert le domaine à plus de diversité de styles, de morphologies, de modes de vie… et on sait que c’est la diversité qui engendre la créativité !

Comment ton quotidien a-t-il évolué depuis toutes ces années ? Y a-t-il quelque chose qui a changé la donne dans ton travail ?

Mes journées de travail ont bien évolué depuis les débuts de la marque. Lorsque tout a commencé, je faisais absolument tout moi-même : du développement des patrons au service client, de l’emballage et l’expédition des colis au développement du site, de la rédaction des articles de blog aux shootings photo. Aujourd’hui, je me concentre sur moins de tâches, mais mes journées sont toujours aussi bien remplies ! J’alterne entre la conception et le développement des nouveaux modèles (stylisme, patronage, couture des toiles, gradation, rédaction et mise en page des instructions), qui constitue mon cœur de métier, et la communication avec le reste de l’équipe : il est rare qu’une journée ne passe sans que j’apporte mon expertise au service client sur une question technique, que je fournisse des contenus à nos community manageuses pour le blog ou Instagram, que je fasse le point avec Camille sur nos projets en cours, que je réalise un fitting avec nos modèles ou que je sélectionne des photos après une séance.

Cet aspect de mon métier est parfois compliqué à gérer pour moi qui suis très introvertie. Heureusement, je peux compter sur Camille qui a joué un rôle indispensable dans le développement de Deer&Doe et le maintien de ma santé mentale : elle gère la création et le respect des plannings, la bonne coordination des équipes, ainsi que l’ensemble des opérations nécessaires au bon fonctionnement de l’entreprise. Elle assure aussi le suivi de la qualité des produits (c’est grâce à elle que vous ne verrez jamais une ponctuation revenir à la ligne dans nos livrets d’instructions 😂) et trouve encore le temps de coudre des toiles et de poser pour nos vidéos ! C’est une associée en or, et honnêtement la seule personne avec qui je me serais vue m’associer, car elle partage mon perfectionnisme et mon éthique professionnelle en plus d’être une amie précieuse.

10 ans de création, ça commence à faire long ! Et Deer&Doe a construit un très gros catalogue de patron depuis ses débuts. Comment continues-tu à trouver l’inspiration, et quels sont tes patrons favoris de la collection ?

J’ai toujours puisé mon inspiration dans la mode : avant même d’aimer la couture, j’ai toujours aimé le vêtement, son histoire et ce qu’il peut raconter de nous. Au fil des années, j’ai fait de nombreuses incartades au style habituel de Deer&Doe : c’est vraiment libérateur de s’autoriser à explorer d’autres univers afin de renouveler sa créativité et de ne pas s’étioler, mais cela peut vite me faire partir dans tous les sens. Récemment, nous avons réalisé un tableau d’inspiration de ce qui fait l’essence de Deer&Doe : des tenues intemporelles, chic, mais aussi faciles à porter, empruntes de féminité. C’est de cet univers que je m’inspire lorsque je veux m’assurer de maintenir une cohérence artistique au fil des collections.

En bonne hypersensible, j’accorde une grande importance au confort d’un vêtement et à la manière dont il va vivre sur moi au fil de la journée. Sans surprise, mes patrons préférés de notre catalogue sont Orage dans toutes ses versions, la combinaison Sirocco, et le pantalon Acajou que je trouve à la fois chic et confortable. Pour les basiques, je ne me lasse pas du t-shirt Dressed et du débardeur Givre, combinés avec la jupe-culotte Dressed par exemple.

Avec le recul, de quoi es-tu la plus fière ? As-tu des projets que tu rêves de réaliser dans les prochaines années ?

Je suis vraiment fière de tous les projets que nous avons entrepris depuis la création de Deer&Doe : traduction des patrons en anglais, édition de patrons en PDF, publication d’un livre, lancement d’une seconde gamme de tailles… aujourd’hui, avec 46 patrons à notre actif (55 si on compte notre livre Dressed), mon projet fou serait d’arriver à prendre un peu de temps pour moi… et ce n’est pas encore gagné ! Dans un monde qui vit en ce moment de grands changements politiques, climatiques, financiers et structurels, je vise surtout à continuer de bâtir une entreprise stable et durable, fidèle à mes valeurs, et dont le modèle économique n’est pas bâti sur la sortie d’un nouveau patron chaque mois. Mon grand projet de cette année est donc plutôt de mieux communiquer avec vous sur ce qui fait le quotidien de Deer&Doe, et continuer de vous concocter de jolis patrons de couture 🙂.

12 commentaires

Sophie, 22 novembre 2022 Répondre

C’est fou cette légende de l’existence exclusive des big 4 et Burda, pourtant Modes et Travaux a plus de 100 ans, Frégoli existe depuis 1986, Citronille depuis 1998, il y avait aussi Angèle Gaspard et Cie et Puce et Caramel qui ont disparu, et si je regarde mes archives il y en a sûrement d’autres.

LB, 23 novembre 2022 Répondre

Quelle belle interview! Bravo Eléonore pour ce beau parcours , je suis là depuis le début
( avec la robe Sureau pour ma part ) et j’ai toujours les yeux qui brillent à chaque sortie de collection . Merci et que cette belle aventure continue !

Marie, 24 novembre 2022 Répondre

Merci Eléonore pour tes beaux patrons. Je suis ta marque depuis un CSF je crois ou j’avais trouvé une robe belladone. Depuis je suis dans de tes magnifiques patrons et des coupes toujours impeccables. Merci

Claire, 25 novembre 2022 Répondre

Bravo pour ce parcours, et merci pour vos créations. Grâce à vous, je me sens bien (et belle) dans mes vêtements.

Elise, 25 novembre 2022 Répondre

Chouette interview, merci… et je tiens à préciser, que votre succès tient aussi à l’inclusivité des morphologies. A l’époque pu j’étais une ado en surpoid qui se passionnait pour la couture, votre marque à été salutaire pour moi. A présent hyper heureuse que la deuxième gamme de taille existe (ouiii, enfin des patron qui prennent en compte nos spécificités. Enfin des vêtements pas moches ou viellots, vive les coupes impeccables, je ne peux dire combien de t-shirt plantain j’ai fabriqué à mes débuts!! Et maintenant, quand j’ai un conseil en achats de patron à faire à une couture addict, mon choix se porte très, tres souvent sur votre marque ! Merciii

Diane CECCARELLI, 25 novembre 2022 Répondre

Je vous suis avec bonheur depuis les tout début et la moitié de mes cousettes sont chez vous. Patrons impeccables, livrets clairs, détails sophistiqués. J’aime vraiment beaucoup votre style, même si perso j’ai moins accroché à la partie un peu plus streetwear. Merci de cette belle marque !

Lill, 25 novembre 2022 Répondre

Très belle interview, merci !
Je n’ai pas cousu tant que ça de patrons Deer and Doe, mais je vous suis depuis la création de la marque (et même avant sur T&N !!) et elle reste le repère, la valeur sure, le phare dans l’océan des marques de patrons, vers laquelle je me dirige toujours quand on cherche un intemporel.
J’ai fini hier ma première Melilot (il n’est jamais trop tard !!) et quel bonheur de l’essayer et de constater ce fit parfait !
Bonne et longue continuation

Nadege Petit, 25 novembre 2022 Répondre

Merci pour cette belle interview. Deer And Doe est pour moi une référence comme beaucoup de couturière. Je n’ai pas tous les patrons mais une bonne partie. Le livre Dressed est vraiment un trésor. Et surtout ce que j’apprécie dans votre marque c’est la qualité des patrons, des livrets et explicatifs. Les tailles sont toujours bien respectées. On ressent vraiment le travail en amont qui a été fait pour éviter les coquilles, les erreurs de graduations. Lorsque je travaille un patron Deer And Doe, je sais que les crans seront toujours au bon endroit si moi de mon côté, je fais attention. Si cela ne tombe pas pile en face c’est que c’est moi qui ait fait une erreur et pas le patron. Donc encore bravo pour ce travail de précision qui montre que vous prenez à coeur votre métier et que vous respectez vos clients. J’aime suivre sur le blog, les différentes solutions proposées pour certains modèles. Bravo et Merci à toute l’équipe.

Maud, 27 novembre 2022 Répondre

J’ai commencé à coudre avec le livre Dressed, que j’utilise toujours. Magnolia a suivi pour un mariage, je prépare actuellement un Acajou, et dans tous les patrons je retrouve cette qualité des documents, des coupes, des explications… J’apprécie aussi la réflexion que l’on entrevoit dans cet article, et d’autres auparavant, l’inclusivité et le refus de la course au nombre. Bref, Deer & Doe c’est pour moi un gage de qualité, d’élégance et de diy responsable.

Delphine BONN, 27 novembre 2022 Répondre

J’ai découvert Deer & Doe avec la robe Belladone lors de sa sortie. L’une de mes premières réalisations et l’une de mes fiertés couture. Ont suivi Magnolia, Sirocco, … Merci à toute l’équipe.

Elsa, 27 novembre 2022 Répondre

Merci pour cette interview! Pour ma part j’ai tenté de coudre avec Burda… mais heureusement qu’il y a eu vos livrets si bien expliqués car j’allais abandonner! Quelle fierté de réaliser des modèles élégants et qui nous vont! Je ne me lasse pas de coudre des Belladone, des Chardon ou des Châtaigne!
J’avoue avoir moins apprécié les collections plus récentes, car sûrement plus confortables mais moins élégantes de mon point de vue. Mais c’est normal que les styles évoluent et je continue tout de même de vous suivre et de vous recommander à toutes les couturières débutantes ! Longue vie à votre entreprise qui le mérite !

Ben, 28 novembre 2022 Répondre

Entièrement d’accord pour de beaux modèles bien abouties plutôt qu’une course à la fabrication de patrons. Personnellement, je n’aurai pas le temps de coudre en permanence des modèles (et pas l’argent nécessaire) et je me demande comment font les influenceuses, avec une nouvelle couture par semaine environ, pour stocker leurs vêtements et tout simplement pour les porter. Quand j’aime un vêtement et que je me sens bien dedans, j’aime pouvoir le porter régulièrement. Chez moi l’usure est bon signe ! Et j’aime pouvoir réutiliser un patron quelques années après l’avoir acheté. Donc vive l’intemporalité ! Peut-être de temps en temps des petits hacks vendus en suppléments pourraient être les bienvenus pour changer des manches, la longueur… et ainsi utiliser le patron de nombreuses fois. Mais je me doute que c’est beaucoup de travail.
Mes préférés : Belladone, Sirocco, Magnolia, Plantain

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